Chronique d’une chute annoncée

Anticipons quelque peu à l’heure où la rumeur d’un mur écroulé résonne dans l’Europe réunie.

Evènement cataclysmique, la fin de l’ère communiste en Europe a conduit à un rééquilibrage politique et financier en Europe et dans le monde. Aux surenchères de la course aux armements, aux affrontements à distance de la guerre froide, se sont substitués une série de déclarations d’indépendance ainsi qu’un triomphe (relativisé par l’actualité récente) du libéralisme sur le collectivisme.

Pour remettre l’évènement dans son contexte…

La Chute de l’empire soviétique ne s’est pas faite en un jour. Le renversement du Politburo par les tenants d’une Russie démocratique est l’aboutissement d’une série de défaites psychologiques initiée dans les années 1960. Les trente dernières années de l’ère communiste ont été marquées par la rivalité entre l’URSS et les Etats Unis; ces derniers représentant un démon capitaliste ainsi qu’un point d’appui pour la rhétorique destinée au peuple. Sur le champ de bataille, Moscou et les membres du Pacte de Varsovie n’ont pu résister à la pression de Washington et d’un OTAN nouvellement formé. Si l’armée rouge et ses alliés ont tenu tête aux occidentaux en Corée (1950-1953 ou au Vietnam (1959-1975), occasionnant la scission d’un pays ou la prise de pouvoir d’un gouvernement viet-cong, elle n’a pourtant pas réussi à semer la graine de la révolution en Amérique Latine. Cet objectif prioritaire pour Khrouchtchev s’est soldé par un échec malgré l’émergence d’une puissance communiste à la Havane et de personnages emblématiques comme Ernesto Che Guevara et Fidel Castro. Cette défaite militaire et politique (de l’importation des thèses marxistes en Amérique Latine) correspond notamment au soutien de despotes de droite tels que Pinochet par les Etats Unis.

Sur le plan politique, les experts de la région affirment que le processus de déstalinisation voulu par Nikita Khrouchtchev (20ème congrès du PC soviétique en 1960) a lancé une l’autodestruction de l’appareil d’Etat. Renoncer à la terreur stalinienne et la désavouer aurait fait le jeu des dissidences les plus variées en laissant un peu de place à une « certaine idée de la liberté de parole ». Qui dit politique dit également vie intellectuelle et les années 1950-60 sont au coeur d’un foisonnement d’idées, de concepts, d’oeuvres souvent censurées par le Parti. Soljenitsyne, Sakharov, Pasternak, sont ainsi devenus les fers de lance d’une opposition démocratique lettrée. L’auteur du « Docteur Jivago » reçoit en 1958 un prix Nobel de littérature qu’il est contraint de refuser (pour ne pas être expulsé d’URSS) tandis que celui du « Pavillon des cancéreux » reçoit la même distinction en 1970. La course aux armements et l’orientation de l’économie soviétique vers l’industrie lourde entraînent un déficit majeur et la société souffre de manques. Magasins aux rayons vides, manques de moyens, d’infrastructures… les images sont connues mais ne reflètent pas la globalité de la vie dans un appartement communautaire. Même les grands espoirs fondés sur les programmes spaciaux sont déçus. Si Iouri Gagarine est devenu le premier homme de l’espace (12 avril 1961), grillant la politesse au programme américain et que Spoutnik incarnait le futur, les ingénieurs moscovites doivent capituler le 21 juillet 1969 en voyant Neil Armstrong et Buzz Aldrin marcher sur la Lune. Un petit pas pour l’homme, une belle gifle pour les camarades …

Conséquences multiples

Si l’effondrement de l’empire soviétique a bouleversé la donne mondiale, ces changements se sont manifestés sur plusieurs plans. Politique, économie, pensée… Déjà modifiée à la fin de la Seconde guerre mondiale, la carte de l’Europe a subi de nouvelles transformations majeures à partir de 1989. La disparition de l’URSS a entraîné l’émergence, ou le retour, de certaines nations jusqu’ici englobées dans le bloc de l’Est. Entre 1989 et 1992, les principaux satellites prennent leurs distances face à Moscou. Si certaines capitales assistent au retour pacifique de la démocratie (Tchécoslovaquie et la Révolution de Velours), d’autres ont moins de chance. Bucarest (avec la fin sanglante du règne des Ceaucescu), Tbilissi (qui voit s’ouvrir une nouvelle guerre contre deux provinces indépendantistes) en sont les exemples marquants. Cette somme de nouveaux états devait absolument réorienter ses objectifs et alliances et si certains (Pologne, Roumanie, Pays Baltes…) se sont rapidement tournés vers l’Union Européenne et, par extension, vers les Etats Unis. Des pays tels que l’Ukraine continuent d’alimenter un débat nationale entre la fidélité russophile et la tentation atlantiste. L’Europe des 27 est un héritage direct de cet éclatement. La dizaine de pays nouvellement « libérés » de leur serment (Pacte de Varsovie) devait, selon les européens, être canalisés et englobés dans l’Union pour pérenniser la stabilité de la région.

L’ouverture progressive de la Russie et de ses anciens satellites à une économie de marché n’a pas été simple. Il y a peu d’exemples de succes story rapide dans ce domaine. L’ancienne RDA continue de porter le fardeau d’un demi siècle de collectivisme et d’économie planifiée avec un chômage élevé, un manque conséquent d’infrastructures et un sentiment latent d’abandon par les autorités fédérales. Ce sentiment conduit entre autre chose au retour de groupuscules néo-nazis et fasciste sur le devant de la scène. La Pologne, qui a longtemps souffert d’un retard dans son développement financier commence à relever la tête tandis que la Roumanie et la Bulgarie ont du s’appuyer sur le soutien de l’UE pour accentuer leur développement. Le cas de la Russie est tout à fait différent. Après dix ans (1990-2000) synonymes de désastre économique, de hausse de la violence et de corruption, (Boris Eltsine ayant privatisé plus de 50% des entreprises d’Etat, il a ouvert la voie à la criminalité et aux irrégularités financières) le pays a vu ses statistiques grimper en flèche depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin. Contrairement à la rhétorique dument employée sur place, la croissance extraordinaire (une croissance à plus de 10% pendant plusieurs années) n’a pas été causée par l’efficacité d’une politique économique mais par la hausse vertigineuse du prix du brut. Celui-ci passant de 40 dollars le baril à plus de 150 en quelques années. La Russie, second exportateur mondial, a su profiter de cette tendance et accentuer son emprise sur le marché en installant un réseau de distribution qui marque régulièrement l’actualité. (Nabucco, Gazprom, Ukraine, Géorgie).

Pour le reste du monde, les conséquences ont également été majeures. Si l’Europe voyait disparaître une menace indirecte à sa sécurité (menace de guerre entre Washington et Moscou), les Etats Unis se retrouvaient sans « ennemi héréditaire ». Cet « axe du mal » comme le surnommait Nixon allait cependant laisser sa place au terrorisme islamiste et Oussama Ben Laden. Nouvelle priorité de la diplomatie américaine, le Moyen Orient et l’Asie centrale (Afghanistan, Pakistan) ont donné une marge de manœuvre aux dissidences latino américaines. La dernière décennie était le théâtre d’un basculement politique dans la région. Si Vicente Fox (Mexique) et Alvaro Uribe (Colombie) tiennent les derniers bastions de droite, une majorité de ces pays appartient désormais aux régimes socialistes, bolivariens ou sandinistes. Démographiquement et politiquement, l’Europe penche à l’est. (et pourrait bientôt pencher au sud-est avec l’hypothétique entrée de la Turquie). L’Afrique, dont certains états étaient soutenus par Moscou (Ethiopie notamment) voient se relayer les influences euro-américaines et surtout chinoises. Le continent noir est en effet devenu une « chasse gardée » pour les investisseurs de Pékin. Partenariats sur les hydrocarbures en Algérie, entente industrielle au Lesotho et au Cameroun, l’Empire du Milieu supplante les anciens partenaires des puissances locales.

Après une décennie délicate à négocier, la Russie a fait son retour dans le concert des nations dominantes à la faveur d’un contexte économico-politique favorable. Fort de ce constat, le reste du monde a du s’adapter en modifiant ses options diplomatiques, changeant de priorités et de partenaires…

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