Mur et mémoire : chantier et avenir?

Symbole et mémoire : quand la Grande Histoire rattrape la petite.

« Le mur existera encore dans 50 et même dans 100 ans si les causes de son existence ne sont pas encore éliminées ». Erich Honecker, Secrétaire du Parti Socialiste unifié de RDA débutait de la sorte un discours de Janvier 1989. S’il est constant de penser que la Grande Histoire, concept mémoriel adopté par la postérité, s’alimente de symboles, il serait quelque peu réducteur de ne voir dans cette phrase, comme c’est trop souvent le cas, qu’un décalage complet d’un homme par rapport à sa contemporanéité. Assurément, Honecker est de ces dirigeants vieillissants issus de la Nomenklatura, cette classe de privilégiés et technocrates rompus aux pratiques des partis communistes d’Europe de l’est : Todor Jivkov en Bulgarie, Janos Jadar en Hongrie, Wiocech Jaruzelvski en Pologne. Toutefois et au risque de choquer les tenants de la trop communément admise théorie du prophétisme a posteriori, cette tendance à faire de l’incantation et de la prospective une fois les évènements survenus est tout bonnement humaine. Honecker n’avait pas vraiment vu faux en induisant que la destruction du mur ne pourrait intervenir que si les conditions de sa raison d’être étaient éradiquées. Le vieux dirigeant n’avait simplement pas perçu que ces facteurs étaient à ce jour réunis. Symbole encore une fois, d’une élite ayant appréhendé les enjeux et les problématiques géopolitiques sans savoir analyser les réalités de leur présent. Dix mois plus tard, le 9 Novembre 1989, l’Histoire pointait de son doigt intransigeant la politique obsolète d’Honecker et voyait le mur de Berlin chuter aussi rapidement qu’il fut construit.

Au-delà des symboles : la réalité historique du Mur.

Si nous évoquons les conditions d’existence du Mur, il devient dès lors indispensable de procéder à une analyse historique des conditions de son existence. Dans un monde bipolarisé par les deux grands qu’étaient les Etats-Unis d’Amérique et l’URSS, l’Allemagne fait figure de symbole et surtout d’enjeu des relations internationales. Les zones d’influence ayant été fondées par les accords de Potsdam de Juillet 1945, les luttes d’influence s’étant cristallisées par le blocus de Berlin de 1949, la création de la RFA et de la RDA cette même année, il faut saisir les singularités de la ville. Côté occidental, elle reste une enclave prépondérante et cernée par le monde soviétique. Côté soviétique, elle est à la fois une interface vers le monde occidental et capitaliste mais également la dépositaire de la résistance à l’impérialisme américain, le symbole de son hégémonie sur l’Europe de l’Est. Il faut comprendre que Berlin cristallise au mieux le partage et la reconnaissance mutuelle des zones d’influence. Bien davantage que le symbole d’une tension, elle est l’exemple type de relations internationales polarisées et normalisées dont le point d’orgue pourrait constituer le traité d’Helsinki en 1975.

A ce titre, on raisonnera par taxinomie et distinguera deux causes essentielles de l’élévation du mur au regard du travail historiographique de John Gaddis1 :

  • La nécessité d’endiguer la fuite vers l’ouest : Berlin était devenu depuis plus de dix ans le maillon faible du rideau de fer soviétique. Des carences géopolitiques et stratégiques permettaient non seulement aux « Ossis » mais également aux est-européens aux désirata libertaires de fuir et rejoindre l’autre camp. Dans une lutte quotidienne et psychologique dans laquelle la puissance démographique et l’adhésion des masses comptent plus que tout, un tel entrefait n’était pas acceptable.

  • La nécessité de maîtriser l’information. Le glacis protecteur issu du Pacte de Varsovie

1 Gaddis (John), On moral equivalency and Cold War History, Ethic and international Affairs, Volume 10, Princeton, 1996

  • n’offrait que peu d’occasions à la population autochtone de procéder dans son inconscient collectif à une analyse comparative avec le modèle adverse. Selon la maxime de Jdanov « convaincre revient avant tout à dissimuler » : il était alors crucial de procéder à cette dissimulation. Dissimulation des résultats de la planification, de la collectivisation, du modèle productif soutenu par le Parti.

Le 13 août 1961 était donc érigé le mur de Berlin séparant « définitivement » les deux Allemagnes, les deux modèles. Nous passerons volontairement sur les décennies suivantes, laissant au loisir du lecteur, sa conception de la géopolitique de l’époque. En 1976, Emmanuel Todd décrit ce qu’il conçoit comme « la chute finale »1 du bloc socialiste en prenant pour paradigme la théorie selon laquelle une population à la conscience politique développée ne pourrait que se retourner contre un régime incapable d’assurer une gestion cohérente et rigoureuse de l’économie générale. L’appareil productif de l’est étant selon lui grippé, la moindre évolution incorporerait dans sa logique une irréversibilité fatale au bloc soviétique. La sclérose des années Brejnev témoignant des carences productives du communisme, Todd verra sa théorie vérifiée en la personne de Michaël Gorbatchev. Nous passons également sur les détails historiques des années 1980 et focaliserons notre grille de lecture sur deux évènements majeurs :

  • La Perestroïka et la Glasnost : décidée en 1985 par Gorbatchev qui ne voyait le salut du modèle socialiste que par la réforme, la restructuration économique des pays de l’est et l’exacerbation de la transparence politique induisent deux logiques. D’une part, l’ouverture des pays aux capitaux étrangers, capitaux représentant un corps intermédiaire essentiel entre le pays légal et le pays réel. D’autre part, la fin de la capacité de Moscou à normaliser les situations de conflits périphériques en Europe de l’Est comme ce fut le cas à Budapest en 1956 où bien à Prague en 1968. Les opinions discordantes des Waleza et autres Havel devenaient pléthores d’éléments concourant à la fin du pouvoir réel et absolu du Parti.

  • L’ouverture des frontières de la Hongrie avec l’Autriche en août 1989. Une faille béante du système d’intégrité du bloc voyait le jour laissant une possibilité exponentielle aux populations de l’est de se mouvoir vers l’ouest.

A ce titre, les conditions d’existence du Mur citées par Honecker n’existaient plus. Assurément, rien n’indiquait qu’un tel déroulement émergerait aussi vite, aussi furtivement. Mais rien n’empêchait dans les faits le Mur de ne pas être remis en cause. La suite est connue et mythifiée par la Grande Histoire, cette postérité que constitue notre présent, notre besoin de symbole.

1 Todd (Emmanuel), La chute finale, Editions Robert Laffont, Paris, 1976

Un monde enfin désenchanté…

Max Weber, apôtre de l’individualisme méthodique de début de siècle, élaborait dès 1901 une théorie rationaliste1 selon laquelle les sociétés post-industrielles voyaient les régularités factuelles prendre le dessus sur les croyances collectives. Il est alors intéressant d’envisager le 9 novembre 1989 comme la dernière grande croyance collective de nos sociétés. Préalablement, en opposition à l’obscurantisme des temps anciens, elles ont soutenu le progrès et l’idée fondatrice que le temps puis la science amélioreraient les consciences. La première partie du XXème siècle a fait admettre à ces sociétés contemporaines leur perfectibilité. Ainsi, Paul Valery clamait : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»2Elles ont également misé sur une quête absolue d’égalité, de reconnaissance sociale et identitaire. La lueur à l’Est a sonné le glas de cette croyance confirmant les craintes exprimées par Tocqueville qui percevait dans la passion des sociétés contemporaines pour l’égalité un risque d’aliénation auprès d’un Etat despotique3. Elles ont enfin fait de la confrontation des modèles la raison de leur échec mais bien davantage une réponse simplificatrice à la complexité inhérente et à l’accélération de l’histoire.

La fin de la Guerre Froide, symbolisée par la chute du Mur, nous révèle aujourd’hui la complexité et l’absurdité camusienne du monde, ne nous laissant comme seule grille de lecture, qu’une conception froide et axiomatique des problèmes et donc plus du tout une conception du bonheur, cette « idée neuve en Europe » selon Saint-Just. Certains la nomment Realpolitik. D’autres post-modernité. Le grand désenchantement du monde cher à Marcel Gauchet4 comporte cette dimension ambivalente propre à toute tendance.

D’une part, laissé seul face à lui-même, délivré ce ces tendances naturelles à restreindre sa pensée, le monde est gage de créativité, d’ingéniosité, rempart contre l’angoisse métaphysique de sa finitude. Berlin en est un exemple magistral. A la morne capitale est-allemande succèdent un nouveau centre artistique et un pôle d’innovation culturelle liés à la reconstruction. A l’instar de Mycènes lavé du meurtre des Atrides, la reconstruction est synonyme de création : qu’il s’agisse des années folles et du cabaret de Brecht dans les années 1920 ou de l’architecture actuelle et des innovations récentes en matière de musique électronique. Personnifiée, la chute du Mur se fondrait en une Electre dépositaire de la spontanéité et de la justice universelle.

D’autre part, sans modèle à qui imputer la responsabilité de notre perfectibilité, le désenchantement ne nous laisse que les faits : inégalités criantes et exponentielles qu’il s’agisse des répartitions sociales ou internationales, sous-développement, misère, angoisse démographique, exacerbation du principe de précaution. A l’heure d’une crise financière n’ayant que peu de précédents, le monde contemporain a besoin de symboles. Et l’anniversaire de la chute du Mur nous invite peut-être à réfléchir sur la problématique déjà soulevée par Tocqueville il y a plus de deux siècles : l’exact et juste arbitrage entre les principes de liberté et d’égalité. Gageons que les festivités soient ce point de départ réflexif. Les chantiers de l’avenir sont peut-être autrement plus porteurs de sens et d’importance que les coups de marteaux portés un soir de Novembre 1989, Porte de Brandenburg…

1 Weber (Max), Essais sur la Théorie de la Science, Université de Erfurt, 1904,

2 Valery (Paul), Variété II, Paris, 1930

3 Tocqueville (Alexis), L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, 1854

4 Gauchet (Marcel), Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris, 1985

Maxime Jacquet, en collaboration avec Julien Amode

2 réponses

  1. Brillant. Cette analyse est tout à fait intéressante.

  2. Merci beaucoup. Si je me suis contenté de mettre en forme les propos recueillis au cours d’un entretien totalement informel avec Julien Amode, je vous invite cordialement à lire son très pertinent et très instructif essai à l’adresse suivante :

    http://www.sciencespo-toulouse.fr/IMG/pdf/AMODE_Julien.pdf

    Arrangez-vous pour être intellectuellement disponible, car le propos est autrement plus corsé que celui que je me suis permis, bien humblement, de transcrire ici.

    Bien à vous, Maxime.

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