Le mirage Dmitri Medvedev

L’actuel maître du Kremlin  est insaisissable : bien qu’il jouisse d’une réputation d’honnête technocrate dans les cercles diplomatiques, le bilan de son premier mandat est digne de l’intransigeance de son mentor, Poutine. Et si Dimitri Medvedev n’était qu’un mirage ?

Dimitri Medvedev titube sur ses skis. Sa descente est pénible, hasardeuse, tandis que Vladimir Poutine slalome sans efforts jusqu’au bout de la piste enneigée. Une fois arrivé en bas, Medvedev, engoncé dans sa combinaison de ski rouge vive, adresse un sourire épuisé aux caméras omniprésentes et propose, essoufflé : « Et si nous allions prendre un thé ? ». Mais Poutine ne l’entend pas de cette oreille et pousse son protégé vers un télésiège : c’est parti pour un nouveau tour de piste.

La scène se passe en 2007. Difficile alors d’imaginer que le rondouillard Medvedev sera choisi par Poutine pour lui succéder comme président de la Fédération Russe. Les candidats au poste sont alors nombreux et redoutables : Sergueï Ivanov, entre autres est réputé pour sa poigne de fer et sa rhétorique acerbe. De quoi plaire à l’homme aux yeux d’acier. Pourtant, Poutine optera pour l’aspect bonhomme et avenant de Medvedev, capable de rassurer un Occident éprouvé, après deux mandats d’intransigeance poutinienne. L’ancien professeur de droit et dirigeant de Gazprom présente plusieurs avantages : non seulement il est attaché aux valeurs démocratiques – ce qui est somme toute assez rare parmi l’élite russe – mais il manie aussi avec virtuosité le jargon diplomatique et les formules de politesse. Face à la douceur de Medvedev, le cœur du diplomate européen fond, lui qui jusque là avait été glacé par la rigueur de Poutine. « Je suis prête à travailler avec lui », déclare Angela Merkel, sous le charme. Pour Marie Jégo, correspondante du journal Le Monde à Moscou, l’opération séduction de Medvedev ne s’est pas limitée aux diplomates mais a touché aussi le monde des médias : « A son arrivée au pouvoir, Medvedev a réuni tous les correspondants étrangers autour d’une table. Il nous a demandé si nous avions des questions et a tenté de répondre à chacune d’entre elles. Il était extrêmement calme et nous avons pu avoir une vraie conversation. Cela aurait été inimaginable du temps de Poutine. » 

 

Des idéaux démocratiques de Medvedev, rien ou peu ont survécu à un an de mandat. « Je ne comprends pas pourquoi Medvedev est perçu comme un libéral en Occident », s’interroge le bloggeur russophile Alexandre Latsa. « Il fait exactement la même politique que Poutine ! ». Parce qu’il sait préserver les apparences et donner l’impression à chaque partie d’avoir remporté un compromis avantageux, Medvedev, sans effrayer outre-mesure l’Union Européenne, réussit à faire passer les politiques phares de Poutine. Fin 2009, le bilan de ses dix-huit premiers mois de mandat est à faire pâlir d’envie Poutine : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie sont reconnus comme états indépendants par la Russie et l’Union Européenne s’apprête à financer la stratégie énergétique russe en payant de sa poche les gazoducs North Stream et South Stream. Cerise sur le gâteau : que ce soit avec Barack Obama ou avec Nicolas Sarkozy, les relations du président russe sont au beau fixe avec ses homologues, situation méconnue du temps de Vladimir Poutine.

Mais s’il a fait rapidement ses preuves auprès de la communauté internationale, la partie a été plus difficile avec les Russes. Si ces derniers lui ont accordé massivement leurs votes, c’est avant tout parce que Medvedev avait été adoubé par Poutine et que sa volonté de prolonger la politique de son mentor était clairement affichée. Mais reste qu’une fois élu, les Russes restent perplexes quant à leur président. « Il est un peu gros, il n’est pas crédible », expliquait en faisant la moue Maria Smirnova, étudiante en faculté de communication, au lendemain de l’élection de mars 2008. « La Russie a l’habitude d’avoir un président fort, Medvedev paraît vraiment amateur par rapport à Poutine. » Qu’à cela ne tienne, Poutine gommera les derniers défauts de son poulain pour que celui-ci puisse gagner en légitimité auprès de son peuple. Medvedev se met au sport sur les conseils de son mentor devenu coach, et refuse désormais les verres de vodka allègrement proposés lors des visites officielles. Il est loin l’homme qui, en 2004, acceptait avec gourmandise un bonbon de la part du président ukrainien, Leonid Koutchma, lors d’une cérémonie militaire. A force de privations, l’actuel résident du Kremlin a perdu sa brioche et possède une musculature aussi impressionnante que celle de Poutine, de treize ans son aîné. Seules les épaules un peu voûtées du président inquiète encore son mentor, qui lui commande des costumes à épaulettes. Mais Medvedev ne s’est pas contenté de s’approprier de la carrure de Poutine, il a aussi poussé le zèle jusqu’à s’emparer de sa gestuelle et de ses intonations.

Jouant au Pygmalion avec virtuosité, Poutine peut être fier du résultat : Medvedev est un véritable bijou de communication. A l’instar de Janus, il possède deux visages mais sans perdre de sa cohérence : l’un, destiné aux Russes, est celui d’un ectoplasme exécutant les ordres de son mentor avec le sourire et sans ambitions. L’autre, destiné à l’Occident, est celui d’un libéral rêvant de changement– en témoigne son discours à la Douma du 12 novembre 2009 où il pointe les travers de la Russie moderne – et de pouvoir : comme il l’a annoncé à la presse jeudi dernier, il n’exclut pas de se présenter aux élections présidentielles de 2012. Aucun des deux visages présenté par Medvedev ne semble cohérent. Et si le véritable Medvedev n’existait pas ? Et s’il n’était qu’un mirage de communication de Poutine créé de toutes pièces pour les besoins de sa communication ? Une bonne façon de se maintenir au pouvoir sans y perdre au change…

Anaïs Llobet

Sotchi 2014 : jeux et enjeux

« C’est un grand jour pour la Russie », a déclaré le vice-Premier ministre Alexandre Joukov, le 4 juillet 2007, à Guatemala City, lors de la désignation de Sotchi pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver de 2014. Pour preuve, Vladimir Poutine lui-même a fait le déplacement jusqu’à la capitale du Guatemala pour soutenir la candidature de la ville dont il a fait sa résidence secondaire. Les deux années écoulées depuis ont révélé les nombreux enjeux qu’entraine l’organisation de ces XXIIème olympiades d’hiver.

Cela fait bien longtemps, en Russie, que la ville de Sotchi attire les regards. C’est Staline qui le premier a contribué à la rendre célèbre. En 1934, le dirigeant soviétique décide d’en faire une station balnéaire. Il faut dire que la localisation de Sotchi est idéale. Située à proximité du massif du Caucase, elle borde la mer Noire et demeure la seule station balnéaire russe depuis la chute de l’URSS et l’abandon de Yalta à l’Ukraine par Nikita Kroutchev. Aujourd’hui peuplée par 400 000 habitants, la ville se transforme chaque été en Saint Tropez russe. Elle attire les grandes fortunes et hommes d’affaires moscovites et, après Léonid Brejnev, c’est Vladimir Poutine qui a décidé d’en faire sa résidence secondaire. On comprend mieux l’attachement du premier ministre à voir la troisième ville de Russie remporter l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2014. Celui-ci a pesé de tout son poids en promettant 12 milliards de dollars d’investissement afin de faire sortir de terre des infrastructures compatibles avec la tenue d’un tel événement.

C’est un défi gigantesque pour la Russie et une décision téméraire de la part du comité international olympique. Les autres villes pressenties, Salzbourg en Autriche et Pyeongchang en Corée du sud, étaient beaucoup mieux équipées et nécessitaient moins de travaux. A Sotchi il y a tout à faire. Le parc olympique sera installé sur les bords de la mer Noire et sera composé de deux arènes de glace pour le hockey, respectivement de 12000 et 7000 places, un centre de patinage de 8000 places, un palais du sport de glace d’une capacité de 12000 spectateurs, une arène de curling de 3000 places, un stade olympique de 40000 places et un village olympique. Mais ce n’est qu’un début. Il faut ensuite relier la ville à la localité de Krasnaïa Poliana, située à 70 km, et qui accueillera les épreuves alpines dans les montagnes du Caucase. Là aussi les travaux sont pharaoniques. Une piste de bobsleigh pour 11000 personnes, un complexe pour le biathlon et le ski de 20000 spectateurs, un autre de ski alpin et snowboard prévus pour 18000 personnes, un centre de 15000 places pour le saut à ski et là encore un village olympique. Enfin, les autorités russes doivent doter le tout d’infrastructures de transport et d’hébergement encore quasi inexistantes en 2007. Inutile de dire que les enjeux économiques sont colossaux. Même si la crise a pendant quelques mois fait trembler les grandes entreprises russes et les membres du kremlin par la même occasion, ils ont finalement pris le parti de poursuivre leurs investissements. Rien de tel que des grands travaux pour soutenir une économie nationale en difficulté. Deux géants des télécoms, Megafon et Rostelecom, mais aussi Gazprom ainsi que le géant du pétrole, Rosneft, sont par exemple partenaires des JO. A titre d’exemple, ce dernier prévoit la construction de plus de 150 stations services dans la région de Sotchi, neuf routes fédérales et deux stations services maritimes. Futurs immeubles, centres récréatifs, réseaux gaziers, nouvel aéroport, hôtels de luxe, voir même une île artificielle, depuis deux ans les projets se multiplient, les grues sont partout en action et les prix de l’immobilier s’envolent.

Mais les habitants de Sotchi ne sont pas tous heureux de voir leur ville se développer. Le kremlin est régulièrement accusé d’avoir fait modifier et simplifier les procédures d’expropriation afin de pouvoir déplacer les gens contre une indemnisation modique. Les terrains sont rachetés à des prix dix fois inférieurs à ceux du marché et certains habitants n’ont pas été relogés. Rien ne semble pouvoir arrêter le projet olympique. Des associations de défense de l’environnement ne cessent de se battre depuis le début des travaux. Le Caucase Ouest, qui borde la province de Krasnaïa Poliana, est classé au patrimoine mondial naturel de l’humanité par l’Unesco. Là encore le kremlin tente de contourner les lois. La chaine de Grushevy qui faisait partie de la zone de protection du parc naturel de Sotchi a été, selon les ONG environnementales, reclassée en zone récréative pour pouvoir y construire le stade de biathlon et une centrale hydro-électrique sur la rivière Mzymta. Les défenseurs locaux de l’environnement s’inquiètent, eux, de la disparition des oiseaux migrateurs qui signifierait le retour des moustiques et de la malaria. Mais aussi du manque d’études géologique. Les sous-sols de cette région sont instables et truffés de rivières souterraines donc inadaptées à la construction de bâtiments de grande envergure. Depuis quelques mois, sous la pression des ONG environnementales et du CIO, les autorités russes ont accepté de faire quelques concessions, notamment sur les trois projets les plus critiqués. Mais ce recul n’est que symbolique et les dégâts écologiques causés par tous ces travaux demeurent considérables.

Les jeux olympiques sont souvent considérés comme des révélateurs de crise. Ce fut le cas pour Pékin avec le Tibet et Sotchi n’échappe pas à la règle. La ville est limitrophe de l’Abkhazie, région séparatiste en territoire géorgien. L’offensive qu’a lancée la Russie sur son voisin en aout 2008 avait évidemment d’autres objectifs, notamment le contrôle du Caucase et de sa zone d’influence, mais les organisateurs y trouvent leurs avantages. Les matériaux et la main d’œuvre y sont bon marchés et l’aéroport de la capitale Abkhaze, Soukhoumi, serait d’un précieux renfort pour accueillir des visiteurs de plus en plus nombreux. De son côté, l’Abkhazie, pro-russe, pourrait profiter du développement économique de Sotchi et sortir de la tutelle de Tbilissi. Le conflit est désormais en sommeil mais rien n’est réglé pour autant. Les troupes russes, malgré la promesse des autorités, n’ont pas quitté les régions séparatistes de Géorgie et aucune solution n’est pour l’instant perceptible. Personne ne sait quelles conséquences sur l’organisation des jeux olympiques pourraient avoir un réveil des tensions.

En plein cœur de ces multiples enjeux, la mairie de Sotchi a évidemment suscité les convoitises lors des élections d’avril dernier. Après des mois d’instabilités et la démission des deux derniers maires, c’est le candidat de Russie Unie, partie de Vladimir Poutine, qui s’est largement imposé. Avec 76,86% des voix, Anatoli Pakhomov devance le candidat d’opposition et ancien vice-premier ministre, Boris Nemtsov, originaire de Sotchi et opposé à la tenue des jeux olympiques dans sa ville natale. Autant dire que son élection n’aurait pas arrangé les affaires du kremlin. Tout aurait donc été fait pour éviter ce résultat. Dès la candidature de Boris Nemtsov officialisé, 25 candidats se sont révélés. Parmi eux, une star du porno, un ancien agent du KGB ou encore une danseuse de ballet. Nombreux sont ceux à y avoir vu une manœuvre du kremlin pour décrédibiliser l’élection. Plus significatif encore, Boris Nemtsov aurait été victime d’une agression quelques semaines avant cette échéance et le candidat d’opposition n’a pas cessé de dénoncer des irrégularités. Saisies de tracts, journalistes empêchés de travailler, pressions sur des citoyens, tous les moyens possibles auraient été utilisés pour assurer la victoire d’Anatoli Pakhomov, qui n’est autre qu’un des hommes les plus fortunés de Russie. Sur le terrain politique, rien ne semble non plus pouvoir bousculer le vœu de Vladimir Poutine.

Bien plus qu’une compétition sportive et bien loin des valeurs de l’olympisme, les jeux d’hiver de Sotchi sont surtout une nouvelle démonstration du libéralisme économique à tout prix que connait la Russie depuis la chute de l’URSS. Vladimir Poutine veut marquer son temps et cherche, à travers l’organisation des jeux les plus chères de l’histoire, à afficher la puissance de la Russie aux yeux du monde entier.

Simon Gleize

 

Souvenirs, une allemande de l’ouest au pied du mur

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. Vingt ans plus tard, beaucoup gardent en mémoire cet élan d’émotions qui les a envahi lors de cet évènement historique. Cornelia Martens, une allemande de l’Ouest originaire de la ville d’Hambourg, avait 23 ans lors de la chute du Mur. Deux décennies après, elle raconte des souvenirs que le temps n’a pas érodés.

Malek Srioui: Quelle était la situation dans les deux Allemagnes à cette époque?

Cornelia Martens: La RFA était une vraie démocratie, nous avions des élections libres. Hambourg était une ville socio-démocrate (Helmut Kohl, de l’Union Chrétienne Démocrate, était le chancelier ouest – allemand à cette époque ).

L’Allemagne de l’ouest était un modèle très réussi au niveau économique. Très vite, il est apparu évident aux habitants de l’Est que la RDA ne rattraperait jamais la RFA. Personnellement, j’ai vécu une situation transitoire: une vague de chômage m’a obligé à travailler comme chef réceptionniste dans un petit hôtel pendant 3 mois. Ma vie a changé en octobre 1989 quand j’ai été recrutée par Europcar en tant qu’agent de réservation… eh oui, ça fait déjà 20 ans que je travaille dans la même boite.

Quant à la relation diplomatique entre les deux Allemagnes, les incidents n’en finissaient pas. Comme la frontière était entièrement fermée et une large bande de terre minée, il y avait des morts tous les ans, surtout que les gardes-frontière avaient reçu l’ordre de tirer sur les civils.

Comment avez vous vécu cette séparation?

La séparation a eu lieu juste après la seconde guerre mondiale, je n’était pas encore née. Donc mon unique source sur cette partie de l’histoire était le lycée. J’ai trouvé paradoxale l’idée de construire un mur, sous prétexte que c’était un moyen pour  »libérer » et  »protéger » le peuple de la RFA de ce qu’on appelait à l’époque  »l’impérialisme », alors que ce mur de béton ne faisait qu’office de frontière. J’ai vite compris qu’il symbolisait notre honte; séparation d’un peuple, violence étatique, et amertume de milliers de familles.

Et pourtant, tout a basculé le 9 novembre 1989…

Oui. Le communisme a plongé l’Est dans un état chaotique. Les habitants de la RDA en avaient marre. Ils avaient commencé de sortir de chez eux, de manifester pacifiquement, sans se laisser aller vers la violence. Ils venaient en masse devant les églises en scandant  »Wir sind das Volk  »(nous sommes le peuple) (je parle uniquement de mémoire, je ne cherche pas à être historiquement correcte). C’était une révolution pacifique qui se passait sous nos yeux. Tout le monde en parlait: en famille, avec mes amis, dans les médias. Moi-même j’étais incrédule. Jamais je n’aurais pensé que cela allait se passer de mon vivant. Je me souviens qu’en 1990, lors d’un voyage au Brésil, beaucoup de gens m’ont posé des question sur cette date historique. Eux aussi se sentent concernés par l’évènement puisque l’effondrement du  »rideau de fer » marquait la fin d’un monde bipolaire.

La réunification est t-elle parvenue à faire oublier cette partie sombre de l’histoire allemande?

Ce n’est pas si facile d’effacer quarante ans de séparation et d’isolement entre deux régimes politiques totalement opposés. Mener une vie commune n’était pas forcément facile. Ce qui m’a marqué le plus, c’est que les gens de l’Est ne sont pas venus envahir ceux de l’Ouest, et vice versa. La réunification a apporté deux éléments indispensables: la liberté de choisir et de se déplacer aux Est Allemands.

Le passé ne s’oublie pas, et ce serait une erreur de vouloir l’oublier car c’est à la source de ce que nous sommes aujourd’hui. Si nous avons pu y parvenir, c’est parce que nous avons essayé, et nous essayerons toujours, de puiser dans ce qu’il y avait de mieux dans les deux systèmes.

Et Berlin?

Nous sommes tous fils et filles de Berlinois, même si nous n’avons pas vécu dans les mêmes circonstances. Berlin est notre histoire à tous. Et ce n’est pas par hasard si elle est devenue aujourd’hui la capitale culturelle de l’Allemagne .

Propos recueillis par Malek Srioui

Chronique d’une chute annoncée

Anticipons quelque peu à l’heure où la rumeur d’un mur écroulé résonne dans l’Europe réunie.

Evènement cataclysmique, la fin de l’ère communiste en Europe a conduit à un rééquilibrage politique et financier en Europe et dans le monde. Aux surenchères de la course aux armements, aux affrontements à distance de la guerre froide, se sont substitués une série de déclarations d’indépendance ainsi qu’un triomphe (relativisé par l’actualité récente) du libéralisme sur le collectivisme.

Pour remettre l’évènement dans son contexte…

La Chute de l’empire soviétique ne s’est pas faite en un jour. Le renversement du Politburo par les tenants d’une Russie démocratique est l’aboutissement d’une série de défaites psychologiques initiée dans les années 1960. Les trente dernières années de l’ère communiste ont été marquées par la rivalité entre l’URSS et les Etats Unis; ces derniers représentant un démon capitaliste ainsi qu’un point d’appui pour la rhétorique destinée au peuple. Sur le champ de bataille, Moscou et les membres du Pacte de Varsovie n’ont pu résister à la pression de Washington et d’un OTAN nouvellement formé. Si l’armée rouge et ses alliés ont tenu tête aux occidentaux en Corée (1950-1953 ou au Vietnam (1959-1975), occasionnant la scission d’un pays ou la prise de pouvoir d’un gouvernement viet-cong, elle n’a pourtant pas réussi à semer la graine de la révolution en Amérique Latine. Cet objectif prioritaire pour Khrouchtchev s’est soldé par un échec malgré l’émergence d’une puissance communiste à la Havane et de personnages emblématiques comme Ernesto Che Guevara et Fidel Castro. Cette défaite militaire et politique (de l’importation des thèses marxistes en Amérique Latine) correspond notamment au soutien de despotes de droite tels que Pinochet par les Etats Unis.

Sur le plan politique, les experts de la région affirment que le processus de déstalinisation voulu par Nikita Khrouchtchev (20ème congrès du PC soviétique en 1960) a lancé une l’autodestruction de l’appareil d’Etat. Renoncer à la terreur stalinienne et la désavouer aurait fait le jeu des dissidences les plus variées en laissant un peu de place à une « certaine idée de la liberté de parole ». Qui dit politique dit également vie intellectuelle et les années 1950-60 sont au coeur d’un foisonnement d’idées, de concepts, d’oeuvres souvent censurées par le Parti. Soljenitsyne, Sakharov, Pasternak, sont ainsi devenus les fers de lance d’une opposition démocratique lettrée. L’auteur du « Docteur Jivago » reçoit en 1958 un prix Nobel de littérature qu’il est contraint de refuser (pour ne pas être expulsé d’URSS) tandis que celui du « Pavillon des cancéreux » reçoit la même distinction en 1970. La course aux armements et l’orientation de l’économie soviétique vers l’industrie lourde entraînent un déficit majeur et la société souffre de manques. Magasins aux rayons vides, manques de moyens, d’infrastructures… les images sont connues mais ne reflètent pas la globalité de la vie dans un appartement communautaire. Même les grands espoirs fondés sur les programmes spaciaux sont déçus. Si Iouri Gagarine est devenu le premier homme de l’espace (12 avril 1961), grillant la politesse au programme américain et que Spoutnik incarnait le futur, les ingénieurs moscovites doivent capituler le 21 juillet 1969 en voyant Neil Armstrong et Buzz Aldrin marcher sur la Lune. Un petit pas pour l’homme, une belle gifle pour les camarades …

Conséquences multiples

Si l’effondrement de l’empire soviétique a bouleversé la donne mondiale, ces changements se sont manifestés sur plusieurs plans. Politique, économie, pensée… Déjà modifiée à la fin de la Seconde guerre mondiale, la carte de l’Europe a subi de nouvelles transformations majeures à partir de 1989. La disparition de l’URSS a entraîné l’émergence, ou le retour, de certaines nations jusqu’ici englobées dans le bloc de l’Est. Entre 1989 et 1992, les principaux satellites prennent leurs distances face à Moscou. Si certaines capitales assistent au retour pacifique de la démocratie (Tchécoslovaquie et la Révolution de Velours), d’autres ont moins de chance. Bucarest (avec la fin sanglante du règne des Ceaucescu), Tbilissi (qui voit s’ouvrir une nouvelle guerre contre deux provinces indépendantistes) en sont les exemples marquants. Cette somme de nouveaux états devait absolument réorienter ses objectifs et alliances et si certains (Pologne, Roumanie, Pays Baltes…) se sont rapidement tournés vers l’Union Européenne et, par extension, vers les Etats Unis. Des pays tels que l’Ukraine continuent d’alimenter un débat nationale entre la fidélité russophile et la tentation atlantiste. L’Europe des 27 est un héritage direct de cet éclatement. La dizaine de pays nouvellement « libérés » de leur serment (Pacte de Varsovie) devait, selon les européens, être canalisés et englobés dans l’Union pour pérenniser la stabilité de la région.

L’ouverture progressive de la Russie et de ses anciens satellites à une économie de marché n’a pas été simple. Il y a peu d’exemples de succes story rapide dans ce domaine. L’ancienne RDA continue de porter le fardeau d’un demi siècle de collectivisme et d’économie planifiée avec un chômage élevé, un manque conséquent d’infrastructures et un sentiment latent d’abandon par les autorités fédérales. Ce sentiment conduit entre autre chose au retour de groupuscules néo-nazis et fasciste sur le devant de la scène. La Pologne, qui a longtemps souffert d’un retard dans son développement financier commence à relever la tête tandis que la Roumanie et la Bulgarie ont du s’appuyer sur le soutien de l’UE pour accentuer leur développement. Le cas de la Russie est tout à fait différent. Après dix ans (1990-2000) synonymes de désastre économique, de hausse de la violence et de corruption, (Boris Eltsine ayant privatisé plus de 50% des entreprises d’Etat, il a ouvert la voie à la criminalité et aux irrégularités financières) le pays a vu ses statistiques grimper en flèche depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin. Contrairement à la rhétorique dument employée sur place, la croissance extraordinaire (une croissance à plus de 10% pendant plusieurs années) n’a pas été causée par l’efficacité d’une politique économique mais par la hausse vertigineuse du prix du brut. Celui-ci passant de 40 dollars le baril à plus de 150 en quelques années. La Russie, second exportateur mondial, a su profiter de cette tendance et accentuer son emprise sur le marché en installant un réseau de distribution qui marque régulièrement l’actualité. (Nabucco, Gazprom, Ukraine, Géorgie).

Pour le reste du monde, les conséquences ont également été majeures. Si l’Europe voyait disparaître une menace indirecte à sa sécurité (menace de guerre entre Washington et Moscou), les Etats Unis se retrouvaient sans « ennemi héréditaire ». Cet « axe du mal » comme le surnommait Nixon allait cependant laisser sa place au terrorisme islamiste et Oussama Ben Laden. Nouvelle priorité de la diplomatie américaine, le Moyen Orient et l’Asie centrale (Afghanistan, Pakistan) ont donné une marge de manœuvre aux dissidences latino américaines. La dernière décennie était le théâtre d’un basculement politique dans la région. Si Vicente Fox (Mexique) et Alvaro Uribe (Colombie) tiennent les derniers bastions de droite, une majorité de ces pays appartient désormais aux régimes socialistes, bolivariens ou sandinistes. Démographiquement et politiquement, l’Europe penche à l’est. (et pourrait bientôt pencher au sud-est avec l’hypothétique entrée de la Turquie). L’Afrique, dont certains états étaient soutenus par Moscou (Ethiopie notamment) voient se relayer les influences euro-américaines et surtout chinoises. Le continent noir est en effet devenu une « chasse gardée » pour les investisseurs de Pékin. Partenariats sur les hydrocarbures en Algérie, entente industrielle au Lesotho et au Cameroun, l’Empire du Milieu supplante les anciens partenaires des puissances locales.

Après une décennie délicate à négocier, la Russie a fait son retour dans le concert des nations dominantes à la faveur d’un contexte économico-politique favorable. Fort de ce constat, le reste du monde a du s’adapter en modifiant ses options diplomatiques, changeant de priorités et de partenaires…

Colloque Sortir du communisme, sortir d’une illusion

Galia Ackerman à la tribune, crédits photo Mehdi El Kindi

Jeudi 5 novembre s’est tenue la conférence « l’impossible sortie du communisme » dans le cadre d’un colloque international sur le thème « Sortir du communisme. »

Ce colloque, organisé à l’initiative de la Fondation pour l’innovation politique et de la Fondation Robert Schuman a pour vocation de commémorer les 20 ans de la chute du mur de Berlin. Il pose la question « l’extrême faiblesse électorale des partis communistes donne-t-elle toute la mesure de la place et du rôle de cette idéologie dans les mémoires collectives, nationales et européenne, dans nos systèmes politiques et dans nos débats intellectuels ? »

Présidée par Pascale Joannin, directrice générale de la fondation Robert Schumman, qui œuvre en faveur de la construction européenne sur le plan des idées depuis 1991, la conférence à permis à Galia Ackerman, essayiste et journaliste spécialiste du monde russe, de traiter de « la Russie de Poutine ou l’impossible mémoire du communisme ». L’exercice à dès lors consisté à effectuer une relecture de l’histoire russe, de la naissance de l’Union soviétique jusqu’à son implosion et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Trois grandes idées s’en dégagent.

Dans son exposé, madame Ackerman met en relation le pouvoir central du tsar remplacé par celui du père de la révolution Lénine et surtout Joseph Staline plus tard. Émanation du système du parti unique, et du culte de la personnalité porté a nu par son rôle « héroïque » pendant la seconde guerre mondiale. Ce culte de la personnalité est une caractéristique « russe ». Elle prend racine à l’époque tsariste et se prolonge jusqu’à Poutine, sous des formes plus élaborées, après une courte transition de Boris Elstine, lui même produit d’un parti qu’il tend à rejeter de manière exacerbée. Exit donc le « Capital » de Marx au profit « De la richesse des nations » de Smith.

Le deuxième trait mis en exergue par la journaliste est celui de la fierté nationale, l’idée d’un état fort prime et se traduit par une volonté d’expansion jugée « vitale » de tout temps. Cette volonté s’est concrétisée par la création de « l’Empire soviétique », souvent dans le sang et dans l’annexion territoriale. Le tovarich russe est alors considéré comme « supérieur ». Après la chute du mur de Berlin qui marque l’implosion de la grande URSS Poutine essaye contre le cour de l’histoire de reconstituer et d’entretenir cette illusion expansionniste. Pour reprendre les termes d’Ackerman, « par le sentiment de fierté nationale on cherche à redorer le blason ».

L’autre aspect traité à été celui de la liberté d’opinion. Une liberté qui n’a jamais existé et qui n’existe toujours pas, après avoir vécue les foudres de la police du Tsar, subis les avatars de la dictature du prolétariat avec le KGB comme outil de régulation. L’opinion russe continue de souffrir avec Poutine. Ancien cadre de cette même officine, qui sous des apparences libérales dans l’ère du temps perpétue ces mêmes pratiques. Les tentatives d’endoctrinement sont aujourd’hui monnaie courante et les programmes de l’URSS fleurissent sur les chaines nationales. C’est dès lors la télévision qui forme l’opinion publique : les médias russes sont libres de parler de sexe où de religion, que chacun sait être des sujets vendeurs, mais il leur est impossible d’émettre de critiques vis à vis des classes dirigeantes. A été cité par la conférencière, le cas Polikovskaya, à titre d’illustration d’une époque trouble et ambiguë d’un pays sortit du communisme formel sans se débarrasser de ses contradictions.

Les interventions de spécialistes ukrainien, moldave et géorgien sont venus étayer les propos de Galia Ackermann en exposant les cas de leurs pays respectifs qui illustrent les effets pervers de l’éclatement de l’URSS. Il était au programme de parler de l’extrême gauche en France en relation avec la conférence, mais le conférencier : un enseignant chercheur associé au CNRS n’ a semble t-il pas répondu présent à l’appel.

Mehdi El Kindi