
“C’est un grand jour pour la Russie”, a déclaré le vice-Premier ministre Alexandre Joukov, le 4 juillet 2007, à Guatemala City, lors de la désignation de Sotchi pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver de 2014. Pour preuve, Vladimir Poutine lui-même a fait le déplacement jusqu’à la capitale du Guatemala pour soutenir la candidature de la ville dont il a fait sa résidence secondaire. Les deux années écoulées depuis ont révélé les nombreux enjeux qu’entraine l’organisation de ces XXIIème olympiades d’hiver.
Cela fait bien longtemps, en Russie, que la ville de Sotchi attire les regards. C’est Staline qui le premier a contribué à la rendre célèbre. En 1934, le dirigeant soviétique décide d’en faire une station balnéaire. Il faut dire que la localisation de Sotchi est idéale. Située à proximité du massif du Caucase, elle borde la mer Noire et demeure la seule station balnéaire russe depuis la chute de l’URSS et l’abandon de Yalta à l’Ukraine par Nikita Kroutchev. Aujourd’hui peuplée par 400 000 habitants, la ville se transforme chaque été en Saint Tropez russe. Elle attire les grandes fortunes et hommes d’affaires moscovites et, après Léonid Brejnev, c’est Vladimir Poutine qui a décidé d’en faire sa résidence secondaire. On comprend mieux l’attachement du premier ministre à voir la troisième ville de Russie remporter l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2014. Celui-ci a pesé de tout son poids en promettant 12 milliards de dollars d’investissement afin de faire sortir de terre des infrastructures compatibles avec la tenue d’un tel événement.
C’est un défi gigantesque pour la Russie et une décision téméraire de la part du comité international olympique. Les autres villes pressenties, Salzbourg en Autriche et Pyeongchang en Corée du sud, étaient beaucoup mieux équipées et nécessitaient moins de travaux. A Sotchi il y a tout à faire. Le parc olympique sera installé sur les bords de la mer Noire et sera composé de deux arènes de glace pour le hockey, respectivement de 12000 et 7000 places, un centre de patinage de 8000 places, un palais du sport de glace d’une capacité de 12000 spectateurs, une arène de curling de 3000 places, un stade olympique de 40000 places et un village olympique. Mais ce n’est qu’un début. Il faut ensuite relier la ville à la localité de Krasnaïa Poliana, située à 70 km, et qui accueillera les épreuves alpines dans les montagnes du Caucase. Là aussi les travaux sont pharaoniques. Une piste de bobsleigh pour 11000 personnes, un complexe pour le biathlon et le ski de 20000 spectateurs, un autre de ski alpin et snowboard prévus pour 18000 personnes, un centre de 15000 places pour le saut à ski et là encore un village olympique. Enfin, les autorités russes doivent doter le tout d’infrastructures de transport et d’hébergement encore quasi inexistantes en 2007. Inutile de dire que les enjeux économiques sont colossaux. Même si la crise a pendant quelques mois fait trembler les grandes entreprises russes et les membres du kremlin par la même occasion, ils ont finalement pris le parti de poursuivre leurs investissements. Rien de tel que des grands travaux pour soutenir une économie nationale en difficulté. Deux géants des télécoms, Megafon et Rostelecom, mais aussi Gazprom ainsi que le géant du pétrole, Rosneft, sont par exemple partenaires des JO. A titre d’exemple, ce dernier prévoit la construction de plus de 150 stations services dans la région de Sotchi, neuf routes fédérales et deux stations services maritimes. Futurs immeubles, centres récréatifs, réseaux gaziers, nouvel aéroport, hôtels de luxe, voir même une île artificielle, depuis deux ans les projets se multiplient, les grues sont partout en action et les prix de l’immobilier s’envolent.
Mais les habitants de Sotchi ne sont pas tous heureux de voir leur ville se développer. Le kremlin est régulièrement accusé d’avoir fait modifier et simplifier les procédures d’expropriation afin de pouvoir déplacer les gens contre une indemnisation modique. Les terrains sont rachetés à des prix dix fois inférieurs à ceux du marché et certains habitants n’ont pas été relogés. Rien ne semble pouvoir arrêter le projet olympique. Des associations de défense de l’environnement ne cessent de se battre depuis le début des travaux. Le Caucase Ouest, qui borde la province de Krasnaïa Poliana, est classé au patrimoine mondial naturel de l’humanité par l’Unesco. Là encore le kremlin tente de contourner les lois. La chaine de Grushevy qui faisait partie de la zone de protection du parc naturel de Sotchi a été, selon les ONG environnementales, reclassée en zone récréative pour pouvoir y construire le stade de biathlon et une centrale hydro-électrique sur la rivière Mzymta. Les défenseurs locaux de l’environnement s’inquiètent, eux, de la disparition des oiseaux migrateurs qui signifierait le retour des moustiques et de la malaria. Mais aussi du manque d’études géologique. Les sous-sols de cette région sont instables et truffés de rivières souterraines donc inadaptées à la construction de bâtiments de grande envergure. Depuis quelques mois, sous la pression des ONG environnementales et du CIO, les autorités russes ont accepté de faire quelques concessions, notamment sur les trois projets les plus critiqués. Mais ce recul n’est que symbolique et les dégâts écologiques causés par tous ces travaux demeurent considérables.
Les jeux olympiques sont souvent considérés comme des révélateurs de crise. Ce fut le cas pour Pékin avec le Tibet et Sotchi n’échappe pas à la règle. La ville est limitrophe de l’Abkhazie, région séparatiste en territoire géorgien. L’offensive qu’a lancée la Russie sur son voisin en aout 2008 avait évidemment d’autres objectifs, notamment le contrôle du Caucase et de sa zone d’influence, mais les organisateurs y trouvent leurs avantages. Les matériaux et la main d’œuvre y sont bon marchés et l’aéroport de la capitale Abkhaze, Soukhoumi, serait d’un précieux renfort pour accueillir des visiteurs de plus en plus nombreux. De son côté, l’Abkhazie, pro-russe, pourrait profiter du développement économique de Sotchi et sortir de la tutelle de Tbilissi. Le conflit est désormais en sommeil mais rien n’est réglé pour autant. Les troupes russes, malgré la promesse des autorités, n’ont pas quitté les régions séparatistes de Géorgie et aucune solution n’est pour l’instant perceptible. Personne ne sait quelles conséquences sur l’organisation des jeux olympiques pourraient avoir un réveil des tensions.
En plein cœur de ces multiples enjeux, la mairie de Sotchi a évidemment suscité les convoitises lors des élections d’avril dernier. Après des mois d’instabilités et la démission des deux derniers maires, c’est le candidat de Russie Unie, partie de Vladimir Poutine, qui s’est largement imposé. Avec 76,86% des voix, Anatoli Pakhomov devance le candidat d’opposition et ancien vice-premier ministre, Boris Nemtsov, originaire de Sotchi et opposé à la tenue des jeux olympiques dans sa ville natale. Autant dire que son élection n’aurait pas arrangé les affaires du kremlin. Tout aurait donc été fait pour éviter ce résultat. Dès la candidature de Boris Nemtsov officialisé, 25 candidats se sont révélés. Parmi eux, une star du porno, un ancien agent du KGB ou encore une danseuse de ballet. Nombreux sont ceux à y avoir vu une manœuvre du kremlin pour décrédibiliser l’élection. Plus significatif encore, Boris Nemtsov aurait été victime d’une agression quelques semaines avant cette échéance et le candidat d’opposition n’a pas cessé de dénoncer des irrégularités. Saisies de tracts, journalistes empêchés de travailler, pressions sur des citoyens, tous les moyens possibles auraient été utilisés pour assurer la victoire d’Anatoli Pakhomov, qui n’est autre qu’un des hommes les plus fortunés de Russie. Sur le terrain politique, rien ne semble non plus pouvoir bousculer le vœu de Vladimir Poutine.
Bien plus qu’une compétition sportive et bien loin des valeurs de l’olympisme, les jeux d’hiver de Sotchi sont surtout une nouvelle démonstration du libéralisme économique à tout prix que connait la Russie depuis la chute de l’URSS. Vladimir Poutine veut marquer son temps et cherche, à travers l’organisation des jeux les plus chères de l’histoire, à afficher la puissance de la Russie aux yeux du monde entier.
Simon Gleize
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